Pots à moutarde Grey-Poupon : histoire et évolution des décors publicitaires
Héritière d’une moutarderie dijonnaise fondée en 1777, la maison Grey prend son essor avec Maurice Grey à partir de 1843. Inventeur d’une machine perfectionnant la fabrication de la moutarde, il devient fournisseur de l’empereur Napoléon III en 1860. Auguste Poupon lui succède en 1866, puis associe officiellement les deux noms en 1885 pour former la marque Grey-Poupon.
Ses pots en faïence, ornés de médailles, d’armoiries et de belles typographies, témoignent de cette histoire et du soin apporté à la présentation des produits. Leur observation permet de comprendre comment elle construit sa réputation, affirme son origine dijonnaise et invite progressivement l’acheteur à reconnaître son produit.
1. De 1851 à 1860 : Les médailles construisent la réputation
Les premiers modèles étudiés sont fabriqués par la manufacture Creil et Montereau. Leur décor imprimé associe le nom GREY à une ornementation abondante : arabesques, feuillages, encadrements et représentations de médailles.
La hiérarchie est déjà très lisible. Le nom du fabricant attire le regard, tandis que les récompenses qui l’entourent servent de preuves de reconnaissance. Le pot conserve ainsi, sous les yeux de l’acheteur, les distinctions obtenues par la maison.
Vers 1851 / 1855 : Trois médailles au-dessus du nom Grey

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Cette première variante présente les médailles obtenues à Dijon 1845, Londres 1851 et Paris 1849. Leur disposition relève de la composition décorative plutôt que d’un classement chronologique.
Le nom GREY se détache dans un cartouche sombre. Les mentions du métier et de Dijon identifient le produit et son origine, tandis que les ornements donnent à l’ensemble l’apparence d’une étiquette particulièrement soignée.
Le message commercial repose sur l’association de trois éléments : un fabricant identifiable, une provenance et des récompenses. La référence à Londres élargit notamment l’horizon de la maison au-delà des concours français.
Vers 1856 / 1860 : un palmarès enrichi

La seconde variante de cette époque développe davantage cet argument. Elle rassemble cinq mentions : Paris 1855, Académie 1856, Paris 1849, Invention 1856 et Londres 1851. Cette combinaison est également documentée sur un exemplaire conservé au musée de la Vie bourguignonne.
Ces cinq mentions renforcent le prestige de la maison. Les références à l’Académie et à l’invention ajoutent au prestige des expositions un discours sur le savoir-faire et le progrès technique.
L’ornementation, qui comprend une représentation de Napoléon III sur ce type de décor, inscrit aussi le produit dans l’univers visuel du Second Empire. Il faut toutefois distinguer cette présence dans les médaillons du grand décor aux armoiries impériales qui caractérise la phase suivante.
Deux autres arguments accompagnent ces récompenses : l’ancienneté revendiquée par la maison, avec la date de 1777, et la présence d’un cachet permettant de reconnaître ses pots. La question de l’authenticité existe donc dès cette première période.
2. De 1860 à 1876 : les armoiries impériales et la succession d’Auguste Poupon
Les pots sont toujours fabriqués chez Creil et Montereau, mais l’organisation du décor change. Les médailles représentées individuellement cèdent la place à un grand ensemble héraldique : aigle, couronne, manteau et attributs impériaux. Le prestige se concentre désormais dans une image immédiatement reconnaissable.
Vers 1860 / 1866 : Grey, fabricant à Dijon et fournisseur de l’Empereur

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Sous le nom GREY figure la mention « Fabricant à Dijon ». Le décor associe les armoiries à la qualité de fournisseur de l’Empereur et au rappel de huit médailles d’honneur.
Cette présentation s’appuie sur un repère historique précis : le musée de la Vie bourguignonne indique que Maurice Grey devient fournisseur de Napoléon III le 10 septembre 1860.
On peut lire ce changement comme un renforcement du discours de prestige. Les récompenses restent présentes, mais le fournisseur impérial occupe désormais le premier plan. Le produit est valorisé par le rang de son client.
Vers 1867 / 1876 : Auguste Poupon apparaît sous Grey

La variante suivante conserve l’identité visuelle du pot, mais modifie une inscription essentielle. Sous GREY apparaît le nom d’Auguste Poupon, accompagné de l’abréviation indiquant sa qualité de successeur. Cette évolution correspond à la reprise de l’entreprise en 1866 par Auguste Poupon qui demande de modifier l’enseigne de son magasin pour y faire figurer sa succession.
Le choix graphique est révélateur : Grey reste le nom dominant, tandis que Poupon s’inscrit dans sa continuité. Le nouveau propriétaire bénéficie de la réputation acquise et rassure les clients sur la poursuite de l’activité.
Cette petite ligne est donc déterminante pour le collectionneur. Deux pots presque identiques par leurs armoiries peuvent témoigner de deux étapes différentes de l’histoire de la maison.
3. De 1877 à 1888 : Dijon prend davantage de place
Toujours chez Creil & Montereau, une nouvelle famille de décors met en avant les armoiries de la ville de Dijon, entourées de feuilles de vigne et de grappes de raisin. Le grand appareil impérial laisse place à une composition plus directement liée à la ville et à son environnement bourguignon.

Le nom GREY demeure bien visible, accompagné de la mention d’Auguste Poupon comme successeur. Les récompenses restent également un argument, avec l’annonce de dix médailles d’honneur à l'intérieur du ruban.
L’évolution ne consiste donc pas à abandonner les distinctions. Les armoiries de Dijon occupent désormais le centre du décor : l’identité dijonnaise devient le principal repère visuel. Les pampres de vigne renforcent cette lecture régionale et contribuent à rendre le décor reconnaissable.
Cette famille existe en plusieurs dimensions, notamment dans son très grand format d’environ 16,5 cm et dans le petit modèle d’environ 11 cm. La taille varie, mais le vocabulaire publicitaire reste commun.
4. De 1889 à 1899 : Passage chez Sarreguemines
Les modèles suivants, fabriqués par la manufacture de Sarreguemines, portent sous leur base la marque « Opaque de Sarreguemines ».
Sur la face principale, c’est désormais le nom composé GREY-POUPON qui s’impose.
À partir de 1889 : la médaille d’or et le cachet Grey-Poupon

Un bandeau placé au col annonce la médaille d’or obtenue à Paris en 1889. Cette récompense est bien mentionnée dans le catalogue officiel de l’Exposition universelle de 1900, qui récapitule les distinctions de la maison. Sa position lui donne une place privilégiée. Au-dessus des armoiries dijonnaises et du nom Grey-Poupon, elle forme un argument publicitaire distinct, immédiatement repérable.

Au dos figure pour la première fois l’instruction « Exiger le cachet Grey-Poupon ». L’authentification n’est pas nouvelle dans le discours de la maison, mais elle bénéficie ici d’un emplacement propre. Le pot invite directement l’acheteur à contrôler ce qui lui est vendu.
Vers 1890 / 1899 : « Seule médaille d’or » et apparition de la capsule

La variante suivante ajoute un mot décisif au bandeau de la médaille : « SEULE ». La récompense devient ainsi un argument de distinction face aux concurrents. Cette formule doit être comprise comme une revendication publicitaire dans le domaine concerné ; elle ne signifie évidemment pas qu’une seule médaille d’or aurait été distribuée dans toute l’Exposition universelle de 1889.
Le dos évolue lui aussi. À l’instruction « Exiger la capsule » s’ajoute désormais une grande représentation circulaire portant les indications permettant de reconnaître le produit. Le changement est concret : l’acheteur dispose désormais d’un modèle visuel à comparer à la fermeture du pot. On peut y lire une volonté de faciliter la reconnaissance de la marque et de limiter les substitutions.

À ce stade, les différentes surfaces du récipient remplissent des fonctions complémentaires : le col annonce la récompense, la face principale identifie la maison et Dijon, le dos guide le contrôle du produit. Le pot est devenu un support publicitaire organisé, dont le décor accompagne l’achat autant qu’il valorise son contenu.
5. Début du XXe siècle : Paris 1900, évolution des cols et des capsules
Vers 1900, le bandeau sur le col présente désormais les mentions « Paris 1900 », « Hors concours » et « Membre du jury ».

Quelques années plus tard, Grey-Poupon modifie le col de ses pots avec l'apparition du double bourrelet.

Puis c'est au tour de la capsule présentée au dos du pot de changer de design.

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Sources :
Musée de la Vie bourguignonne : Maurice Grey et sa machine à fabriquer la moutarde
Musée de la Vie bourguignonne : pot ancien Grey en faïence fine
Université de Picardie Jules Verne : pot à moutarde Grey Poupon découvert à Soissons
Catalogue officiel de l’Exposition universelle de 1900
« Les périodes proposées donnent des repères de datation pour les modèles présentés. Les inscriptions et les marques de manufacture permettent de les situer, sans toujours fixer précisément le début ou la fin de leur production. »